Ceux qui sont coutumiers ou ont assisté un jour à des obsèques dans un village Mabi en particulier ou chez les Kwasio en général, se souviennent certainement des joutes oratoires qui meublent les cérémonies traditionnelles précédant les témoignages, le culte et l’inhumation. Les 8 clans d’où est issu chaque individu (4 du côté de sa mère et 4 du côté de son père) prennent tour à tour la parole, qui pour accuser ou interroger, qui pour expliquer et se justifier. Au milieu de ce duel verbal souvent épique, le mbi’i bang (porte-parole) ou mbi’i mpfumbi (tenant de la canne) de la famille maternelle du défunt finit toujours, quelles que soient les circonstances, à exiger que lui soit remis avant son départ, le tô’ô matsiè (chèvre de sang) ou kuang matsiè (lance ensanglantée) qui lui revient. Quelle est la signification de cette tradition ? Doit-elle continuer d’exister ? Si oui, pourquoi ? Pour répondre à ces questions, Sylvain Mboum Nzambi a tendu son micro à trois dignitaires connaisseurs de la chose qui nous donnent trois regards croisés à propos.

Joutes verbales pendant des obsèques
« Qu’est-ce que la tradition du tô’ôh matsiè ? Comme les autres coutumes du peuple Kwasio, elle part de la nuit des temps et a été perpétuée dans nos tribus, nos clans et nos familles. En fait, nous considérons que l’homme entame un voyage à sa naissance, grandit, puis retourne à sa mort. La joie de la naissance, au début du voyage, a ses rites ; la fin du voyage en a aussi car celui qui s’en va est comme en fin de mission. Pour constater son départ, ses oncles maternels font ce rite qui nécessite : une bête (chèvre appelée tô’ôh), une dame-jeanne de vin, un régime de plantain, de l’huile et les frais de transport pour ramener tout ça chez eux. Dans la pratique, voici comment ça se passe : à l’annonce du décès aux oncles maternels, après lamentations, ils se préparent à se rendre aux obsèques. Ce jour-là, l’un d’eux prendra la parole pour ouvrir les palabres et accabler la famille du père du défunt et l’accuser à la limite d’être la cause de la mort ou lui demander d’expliquer ce décès. A la fin, il va alors réclamer le tô’ôh matsiè ou kuang matsiè (le nécessaire cité plus haut) qu’on doit lui remettre après avoir enterré leur neveu.
Le neveu étant sacré dans une famille, ses oncles souffrent du fait qu’il ne sera plus jamais avec eux dans le monde physique appelé bôpiara. Leur nouveau lien est le sang de tô’ô (chèvre) sollicitée par les oncles maternels. Dans ce rite, le sang de la bête qui sera immolée est le symbole ou représente le sang que leur sœur a perdu lorsqu’elle mettait au monde ce neveu. C’est lui qui va l’accompagner lors de son voyage retour vers les sphères d’où vient la vie.

La chèvre (tô'ôh)
Ce rite a tendance à perdre son authenticité aujourd’hui. Certains pensent qu’on peut remettre une enveloppe aux oncles et le tour est joué. C’est malheureux. Avant il n’y avait pas de faire-part des obsèques, c’est le pourquoi les oncles demandaient la cause de la mort. Car il était difficile d’annoncer les cas de maladie vu l’éloignement des uns et des autres. Aujourd’hui, tout est écrit dans le programme des obsèques mais nous sommes malgré tout obligés de faire ces rites. Il faut garder cette connexion indispensable avec nos ancêtres, afin que les générations futures puissent trouver nos us et coutumes bien préservés.
Pour les oncles maternels, il ne suffit pas seulement de dire au neveu : « que la terre de nos ancêtres te soit légère ». Il faut bien faciliter son voyage, afin qu’il soit accueilli par ceux qui nous ont devancés. C’est l’objet du tô’ôh matsiè. C’est un droit des oncles maternels, à respecter. En effet, entre la prise de parole, les questions sur la cause de la mort et les réponses, le climat dans lequel ce rite est exécuté aidera celui qui nous quitte à faire un voyage paisible ».

« La coutume du tô’ô matsiè a plusieurs significations dans un deuil. Prenons mon cas. J’appartiens au clan Biwangui. Si un neveu, le fils d’une fille Biwangui qui par exemple s’est mariée chez les Limanzuang meurt, nous les Biwangui allons au deuil parce que c’est notre fils et notre neveu qui est mort. Quand nous arrivons à ce deuil, nous sommes les premiers à qui l’on donne la parole. Et quand les Biwangui prennent la parole, leur mbi’i mpfumbi (porte-parole et tenant de la canne) commence par un proverbe qui a pour but de mettre dans l’esprit de ses auditeurs que notre enfant dont le corps inerte est étendu là est la victime des Limanzuang, sa famille paternelle. Il dit : « c’est vous qui l’avez tué. Dites-nous ce qui s’est passé. Autrement nous prenons le corps de notre enfant et allons l’enterrer chez nous ». C’est ainsi que les Biwangui introduisent l’affaire. Ils viennent fâchés en disant qu’ils ne comprennent pas pourquoi leur enfant est mort chez les Limanzuang. Quand ces derniers prennent la canne pour parler, ils ne nous répondent pas là en public. Ils prononcent une parole du genre : « Installez-vous, couchez-vous mes beaux-frères. Les histoires du village ne sont pas faites pour les oreilles des étrangers. Nous allons causer demain ». Le lendemain matin est jour de causerie. Au terme de celle-ci, on donne aux Biwangui une dame-jeanne de vin, une chèvre et les autres choses citées plus haut. Quand la chèvre arrive, ce sont les autres neveux des Biwangui qui sont dans ce village Limanzuang qui prennent la chèvre, parce que c’est un neveu Biwangui comme eux qui est mort. C’est eux qui partent l’immoler sur des feuilles de bananier-plantain et non de bananier doux. Ils creusent un petit trou où sera versé le sang de la bête et qui sera refermé avec la terre comme pour dire que nous enterrons la mort dans ce trou et pour celui qui est parti, ce sang l’a purifié. Ils égorgent et découpent. Ils prennent une cuisse, le membre entier et l’offrent aux Limanzuang en tant que ceux qui avaient épousé la fille Biwangui. Ils y ajoutent un litre de vin en leur disant ; « ceci est pour accompagner votre repas quand vous allez manger ».
Pourquoi donne-t-on la chèvre ? La chèvre est un animal de sacrifice. Pour dire que notre enfant est mort, nous ne voulons plus qu’un autre meure ici. Nous coupons donc ce sang pour rompre la série des décès dans cette famille, pour que ça s’arrête. Que ce soit des morts naturelles ou d’origine obscure, que la mort ne prenne plus nos enfants. C’est pourquoi on verse le sang à terre dans le village natal du défunt, pour laver sa mort et anéantir tout ce qui pouvait encore se faire de négatif dans cette famille. Ça c’est d’un.
Deuxièmement, notre cosmogonie présente trois dimensions de l’au-delà : giônông, ndziô et bakwambo. Pour partir d’un de ces lieux vers l’autre, l’on franchit une rivière tout comme pour partir de bôpiara (le monde des vivants) pour giônông (le séjour des morts), on franchit une rivière. Le sang que nous versons au sol c’est pour que le défunt qui entame son voyage vers l’au-delà n’arrive pas à tous ces endroits avec sur lui les saletés et pesanteurs de la terre. Nous versons ce sang pour le sanctifier afin qu’il arrive au giônông étant propre et soit accueillis, avant de traverser tranquillement vers le ndziô et le bakwambô. Donc verser le sang au sol c’est pour purifier et conjurer le sort qui a causé la mort de notre neveu. Il y a deux bénéficiaires de ce rite : le défunt lui-même là où il va et ceux qui restent dans la famille. C’est pourquoi ceux qui vont manger la chèvre doivent le faire en prononçant certains mots de prière. Dans le passé, ce n’est pas n’importe qui qui mangeait le tô’ôh matsiè. C’était certaines personnes. Celle qui cuisinait était une femme ménopausée et les hommes mangeaient le matin avant le lever du soleil. On la cuisinait avec le plantain dans la même marmite et l’on servait le repas sur les feuilles de bananier-plantain. Pendant que les hommes mangeaient, ils prononçaient les paroles du genre : « que ce soit un complot ou un sort, c’est la fin. Que la mort ne suive plus les enfants de notre fille Biwangui ». Quand ils finissent de manger, ils se préparent donc pour aller au ribvua (la neuvaine). A leur retour, ils se préparent pour le massala ma kuli (les funérailles, la clôture du deuil). Avant tout ça, ils auraient déjà fait tout le rite de purification. Donc le kuang ou tô’ô matsiè sert à ouvrir la route et faciliter le voyage à celui qui s’en va vers l’au-delà. Il ne part pas en entier chez les oncles. On laisse une cuisse à la famille paternelle et les autres neveux prennent la tête. Pour ce qui est de l’argent de transport qu’on donne aux oncles maternels, c’est parce qu’on dit que la dot ne finit pas. Tant que leur fille sera en mariage ici, ils seront les hôtes des Limanzuang. Par conséquent, la dot se poursuit. La famille paternelle Limanzuang leur remet donc cet argent pour les aider à porter cette charge qu’est la perte d’un enfant. Une autre chose est que le kuang matsiè ne doit pas passer la nuit. C’est le jour où on vous donne la chèvre que vous l’égorgez et la cuisinez. Ça ne se conserve pas comme provision pour être consommé plus tard.
Il y a aussi un autre tô’ôh matsiè qui est fait quand l’enfant nait. Mais ça a une autre signification et une autre façon de faire.

Tout ayant été dit et expliqué par mes frères plus haut, je peux conclure en disant que la pratique du rite appelé tô’ôh matsiè ou kuang matsiè garde toujours sa place au sein de la société Mabi qui se doit de conserver ses us, se coutumes et ses traditions séculaires pour les transmettre aux générations présentes et futures. C’est un trait de notre civilisation et un élément de notre identité.
La famille qui perd une personne se retrouve dans l'obligation de reconnaître le lien de sang éternel dont bénéficie la famille maternelle du défunt, la douleur de sa perte et l’obligation qu’elle a de protéger ses enfants survivants. C’est pourquoi le jour même des obsèques, le rite est fait essentiellement des choses à la symbolique très forte : vin, immolation, viande, etc.
Rompre ce maillon de la chaîne de la famille ne présage point des bénédictions et quelque issue heureuse que ce soit. La chefferie traditionnelle, en tant que gardienne de nos traditions, lutte de toutes ses forces pour que le lien social recherché par cette tradition soit préservé. J’invite tout le monde à faire pareil et à impliquer nos enfants quand nous le faisons.
Propos recueillis par Sylvain Mboum Nzambi