Par Dr Kampoer Kampoer (Ph.D) et Sylvain Mboum Nzambi de la King Mayessè Foundation (KMF)
En France, il ne se passe pas un jour sans qu’on ne soit en train de célébrer une commémoration quelque part dans le pays. On peut à première vue croire que ce pays vit dans le passé mais en réalité, ces célébrations servent à préserver la mémoire collective, à rendre hommage aux personnes et aux événements passés, et à renforcer le sentiment d'appartenance à une communauté ou à une nation. C’est sans doute ce qui fait de ce pays une puissance car il est enraciné dans son passé mais a le regard résolument tourné vers l’avenir. Plus proche de nous, l’intrépidité du canton Bell a entretenir la mémoire du martyr de Douala Manga Bell une fois par an depuis 1914 a inspiré l’élargissement des célébrations dans une semaine nationale, des martyrs connus et inconnus du Cameroun.
‘‘Mɛ̄ri ma mfáŋ bɔ́ ziri nwɔ nganguŋ’’, est une maxime bien prégnante dans l’univers culturel Kwasio, qui interpelle à plusieurs titres sur l’importance de valoriser son identité, son antériorité, son passé. Cependant, à regarder de près, on pourrait s’interroger sur la véritable appropriation de cette maxime en terroir kwasio. À savoir comment le Kwasio se souvient-il ? De qui ou de quoi se souvient-il ? Avec quel(s) outil(s), référent(s), marqueur(s) ? Si le Kwasio semble très aise avec les mémoires d’ailleurs qu’il embrasse plaisamment, quid de la mémoire de ses propres héros ? N’aurait-il pas existé dans sa culture des figures marquantes susceptibles d’inspirer les générations actuelles et futures ?
Ce questionnement pose les jalons d’un mimétisme béat de la déraison où le Kwasio dans sa grande majorité, célébrerait d’autres héros et aurait d’autres référentiels, en lieu et place de ceux qui ont pourtant existé dans son passé. Il est important de savoir qui on est, c’est-à-dire savoir son identité pour savoir où aller et pour savoir se projeter dans le futur. L’identité se construit à partir de la mémoire, laquelle se veut le creuset des souvenirs communs et partagés par un peuple. Le peuple Kwasio ne saurait prétendre ne pas disposer de quelques souvenirs communs et partagés par ses membres.
En fait, la lecture de l’histoire du Cameroun révèle que le peuple Kwasio a pu féconder des grandes figures qui sont inscrites dans la mémoire collective nationale. Celles-ci devraient être célébrées dans la quotidienneté du Kwasio, avec le concours de la mémoire. La mémoire aide à la (re)construction du passé pour être conservé et entretenu dans la pensée collective. Elle participe à la (re)construction du sentiment d’appartenance, en se remémorant les héros et les ancêtres.
Les Kwasio ont-ils connu des ancêtres et héros sur lesquels se greffer pour construire le présent et l’avenir ? Nous répondrons par l’affirmative. Nous n’avons pas la prétention de procéder à une exégèse de ces derniers ; si ce n’est de rappeler quelques-uns qui ont su se démarquer au pinacle de la société d’alors. Si Biaŋ Buɔ̄ Mbumbɔ̄, a.k.a King Mayessè et Ntunga Nzambi chez les Mabi ou encore Ntunga Nzhiu et Minkyu Bamba chez les Mvumbɔ émergent, il n’en demeure pas moins qu’il existerait d’autres Quiet Heroes qui devraient également faire l’objet d’une même appropriation communautaire dans la mémoire collective Kwasio.
Pourquoi les célébrer ?
D’abord, parce que leurs faits d’armes sont des référentiels pour notre construit identitaire. Nos héros et nos ancêtres constituent des sources d’inspiration. La mémoire est par essence historique. Se remémorer d’eux concourt à la structuration des schèmes mentaux, collectivement connus et partagés, au sein de la communauté, et assurent la pérennité de notre identité en tant que Peuple.
Ensuite, nos illustres prédécesseurs constituent en réalité une passerelle entre le passé et le futur. Le devoir de mémoire s’impose donc avec acuité. Et pour maintenir leur souvenir vivace dans notre imaginaire collectif, nous devons ériger des lieux de mémoire (mausolées, musées, stèles commémoratives, rues, places, salles, école, etc.) en leur honneur. Car tout lieu de mémoire est un espace de survivance du passé, qui devrait être savamment pérennisé par la pensée collective.
En marge de ces lieux de mémoire à bâtir sous la forme de témoins physiques de leur présence, il serait également indiqué de les intégrer continuellement dans nos discours. La posture discursive à adopter par la communauté Kwasio dans son entièreté, faciliterait l’appropriation du sens de leurs combats et leurs actions, en vue de l’assimiler et de se l’approprier au quotidien.
Quelle est l’urgence de les célébrer ?
L’urgence s’impose, de peur de disparaitre de nos mémoires. Si Senghor affirmait que la mondialisation est le rendez-vous du donner et du recevoir, il serait difficile pour le Kwasio de donner quoi ce se soit, si en amont il ne magnifie pas assez ses ancêtres ; ces illustres prédécesseurs qui ont eu à œuvrer de manière significative à l’ossature de la société d’antan. La pérennisation de leur mémoire serait à notre sens, le meilleur antidote contre les appétits voraces des autres communautés que le Kwasio accueille ou côtoie au quotidien, dont les cultures et pratiques s’immiscent sournoisement en région kribienne.
Il est donc important de (re)valoriser le combat de nos héros et de tirer les leçons qui s’imposent pour y (re)trouver les forces qui l’ont jadis orientées. Il s’agirait en quelque sorte, de déifier le sens du combat de nos héros, en les sortant du déni éhonté et du mutisme dans lequel une certaine littérature les a figés.
À ce titre, le Kwasio devrait savoir s’inspirer des faits d’arme de ses illustres ancêtres et de ses héros pour poser les jalons du présent et de l’avenir. Leurs effigies devraient donc être des sources d’inspiration pour les générations actuelles, voire futures. Du moins, si le Kwasio entend concourir à la grande marche du concert des Nations, tant à l’échelle nationale, qu’internationale.
Pour y parvenir, il faudrait afficher un refus catégorique au déni identitaire qu’une littérature a voulu réduire le combat héroïque de nos héros au simple degré de manifestations maquisardes, puériles et avides de sens. En revanche, nous devons être fiers de nos ancêtres et faire usage de leur bravoure dans notre quotidienneté.
Intégrons également le fait que nos héros sus-évoqués, en l’occurrence Biaŋ Buɔ̄ Mbumbɔ̄ (King Mayessè) et Ntunga Nzhiu, combattaient pour la survie du peuple Kwasio, du point de vue tant économique qu’identitaire. Le troc qui se faisait depuis des siècles au niveau de la côte ; les Kwasio ayant découvert la Mer sous Biguio Nguiamba depuis le XVIIème siècle, constituait l’essentiel de leur opulence, installés aussi bien en bordure de Mer qu’à l’hinterland vers 1628 de notre ère.
L’intrusion du nouvel arrivant est venue saper leur confort pour s’arroger l’ensemble du monopole au détriment de ceux qui vivaient exclusivement de ce business. La peur étant le propre des lâches, ces Kwasio Buang bó Nti n’ont pas toléré telle humiliation ; il leur fallut réagir et ce avec la dernière énergie. Tel est le sens de leur combat qui devrait nous inspirer, ce qui en a fait des héros inscrits dans les annales de l’histoire du Cameroun, voire de l’Afrique. Aussi, serait-il indiqué que les Kwasio d’aujourd’hui intègrent que les résistances audacieuses de nos héros devant la prétendue supériorité technologique des Allemands, devraient être un motif de fierté et servir de bel exemple à suivre pour servir d’émulation aux causes nobles pour la pérennité du Peuple.
Qui pour mener le plaidoyer ?
La King Mayessè Foundation (KMF) pourrait constituer un levier non essentiel sur lequel s’adosser pour poser les jalons d’une telle démarche de réhabilitation de nos vaillants héros. La KMF dispose assez d’étoffe susceptible de faire inscrire nos héros d’hier dans la mémoire collective. Définitivement ! Le fait que ces deux noms aient été célébré durant la semaine nationale des martyrs en 2024 et sont rentrés officiellement au Musée National, en est une parfaite illustration. La KMF plaide désormais pour l’instauration des journées annuelles de commémoration pour chacun des héros ayant donné sa vie pour la dignité des siens en terre Kwasio.