Le génocide silencieux de nos langues

Pour la première fois de l’histoire, l’UNESCO a décrétée 2019 Année Internationale des Langues Autochtones comprises comme les langues des peuples premiers des pays ayant subis la colonisation. L’avantage de ce choix réside en ce qu’après des décennies, cette désignation reconnaît enfin les langues autochtones comme des véhicules du patrimoine culturel immatériel de l’humanité et leur utilisation comme un droit humain fondamental. 


Mais pourquoi une telle mise en lumière de ces langues et à ce moment précis ? Parce que lentement, silencieusement mais sûrement, nos langues se meurent, victimes d’un véritable génocide, non pas au sens juridique du terme, mais en rapport avec l'impérialisme linguistique, qui décrit la domination d'une langue sur d'autres, menant à leur déclin ou leur disparition.

 

En effet, le Cameroun est connu comme ayant 280 ethnies qui possèdent chacune sa langue. Et ces langues qui existent depuis des lustres sont chacune associées à un terroir spécifique. C’est cette diversité qui fait la richesse culturelle de notre pays. Avec la montée de l’urbanisation qui n’a cessé de progresser depuis les années 1950, on a vu apparaître dans nos villes des quartiers cosmopolites dans lesquels se côtoyaient des habitants originaires de toutes les ethnies du pays avec pour liant mutuel les deux langues officielles que sont le français et l’anglais.


Mais malgré la présence de ces langues enseignées à l’école, les enfants Mabi parlaient mabi à la maison et dans leur communauté, les Ewondo, les Bassa, les Duala, les Foulbé, … parlaient entre eux leurs langues respectives. Cet état de fait a duré jusqu’à la fin des années 1990. On a alors constaté comme un abandon progressif de nos langues maternelles et l’apparition d’une génération d’enfants qui ne parlent que le français, la langue des autres qui nous a été imposée et dont la progression est fulgurante contrairement à nos langues dont le recul est tout aussi rapide et sans frein. En 2025, les enfants nés en 2000 ont 25 ans et sont déjà eux-mêmes parents. Quelle langue transmettent-ils à leurs enfants ? La seule qu’ils connaissent : le français. Si leurs parents qui ont aujourd’hui au moins 50 ans et qui sont la dernière génération parlant Mabi vivent chacun jusqu’à 80 ans, on peut dire que la langue Mabi a encore 30 ans de vie avant de disparaître, faute de locuteurs.


Mais qu’est-ce qui a autant mis notre langue en danger de mort ? Ce phénomène a été causé par des facteurs politiques et culturels, où la langue dominante, liée au pouvoir colonial, s'est imposée de force au détriment des langues locales, après que des peuples comme les Mabi aient subis des violences coloniales aussi inouïes qu’une quasi extermination physique et un appauvrissement massif des populations. Cette violence a laissé des séquelles psychologiques et un traumatisme qui a produit chez les générations suivantes des effets pervers dont les plus radicaux furent la honte d’être Mabi, d’être d’origine modeste, d’être peu instruit du point de vue occidental, de parler sa langue en public et plus tard même dans l’intimité de son foyer. 


Pour se donner de la contenance, la solution toute trouvée par certains parents Mabi fut la croyance erronée, que les enfants doivent apprendre prioritairement l’anglais ou le français pour réussir dans la vie. Pourtant, l’expérience montre que les langues maternelles jouent un rôle essentiel dans le développement personnel de l’individu et celui de la communauté. 


L’autre facteur de la mise en danger de la langue mabi a été l’apparition de l’exogamie. Depuis la nuit des temps, on se mariait au sein de son peuple. Mais dès les années 1980, parmi les garçons qui avaient atteint l’âge de se marier, la majorité épousaient des femmes non-Mabi. Et puisque ce sont les femmes qui élèvent les enfants, de nombreux enfants nés de ces unions ne parlaient que soit la langue de leur mère, soit le français. 


Il y a aussi le fait que tous les villages Mabi sont désormais dans le périmètre urbain et subissent donc l’envahissement du français porté par les étrangers qui s’installent chez-eux en plus grand nombre qu’eux-mêmes. Du coup, passant moins de temps en famille, l’enfant a trois professeurs de langues qui ne lui enseignent que le français: le quartier, la télévision et l’école. 


Le dernier facteur de risque de disparition de la langue mabi est la faible démographie. Les Mabi ne sont pas assez nombreux et ceux qui parlent encore leur langue sont de moins en moins nombreux. C’est connu, une langue ayant peu de locuteurs est fatalement appelée à disparaitre. De nombreuses langues en Afrique, en Asie ou en Amérique ont déjà subi ce sort.


Or, la disparition d'une langue entraîne la perte de connaissances uniques, comme celles sur la nature, les savoir-faire ou la médecine traditionnelle, qui sont encodées dans cette langue. Et comme il n’y a pas d’individu et de peuple sans langue, la disparition de celle-ci entraine automatiquement celle du peuple dont c’était le principal outil d’union et le seul trait de civilisation.


Maintenant que nous avons compris pourquoi la langue mabi est actuellement en péril, que faire ? Il n’y a pas de choix : il faut agir. Et les Mabi actuels sont la dernière génération capable de le faire sinon les cadets seront totalement perdus. Il faut cesser d’être apathique à l’égard de la revitalisation de cette langue que les ancêtres ont légués à leurs descendants et que ces derniers devront léguer aux prochaines générations. Un début de solution peut donc résider dans le fait d’adopter une approche nouvelle car les enfants d’aujourd’hui vivent dans un contexte différent de celui de leurs parents à leur âge. Le peuple Mabi pourrait donc :
  • Renforcer la seule école de langue et de culture Mabi qui existe actuellement à Bikondo ; y envoyer massivement les enfants pendant les vacances ; la structurer en formant les enseignants et en établissant un plan d’enseignement et d’apprentissage ; produire des ouvrages didactiques.
     • Créer une deuxième, une troisième et voire une quatrième école de langue et de culture.
    • Réapprendre à ne parler que la langue mabi lorsque chacun est avec son conjoint et ses enfants à la maison ou ailleurs.
    • Promouvoir l’endogamie, le fait d’épouser autant que faire ce peut, les femmes avec lesquelles on partage la même langue maternelle et la même culture ; montrer en exemple les couples qui sont dans ce cas.
Une telle démarche pour endiguer quelque peu l’avancée et l’envahissement de l’espace par les langues officielles et dominantes que sont le français et l’anglais.