
Originaire de la Haute Egypte, l’ethnie Mabi établie sur la côte Camerounaise est avec les Ngumba du Cameroun, les Bisio de Guinée Equatoriale et les Makina du Gabon, une composante du peuple Kwasio lui-même rameau des Mpfang Mèkina, un peuple plus ancien né de l’antique mouvement des bantous qui colonisèrent l’Afrique subsaharienne. Parti de la vallée du Nil, il traversa pendant des siècles le continent, essaimant de nombreux foyers de peuplement dans son sillage. Selon l'archéologie, la glottochronologie et les calculs généalogiques, les Mabi arrivent au bord de la mer en 1568 environ (1) et s’installent sur une centaine de kilomètres le long de la côte, entre les fleuves Nyong et Ntem. Peuple de pêcheurs, de chasseurs, d’agriculteurs et de sculpteurs, ils ne tardent pas dès le début du 17ème siècle à se frotter au monde extérieur. Ce contact leur fut six fois fatal tant il favorisa leur quasi extermination, la perte progressive de leur système religieux, de leur patrimoine liturgique, de leur nom, de leur dignité et même de leur Histoire.
Pendant plus de deux siècles, le pays Mabi connut les affres de la traite négrière. Par des rapts et des razzias dans les villages, des bandes armées affiliées aux négriers y firent régner la terreur. Jusqu’à ce jour, de nombreuses familles gardent encore le souvenir d’ascendants ayant été capturés et emmenés à tout jamais. C’est d’ailleurs de cette activité qui dépeupla considérablement la région qu’est née le nom « Kribi », la principale ville des Mabi. En effet, après l’abolition de l’esclavage en 1847, pour célébrer la fin des captures, à la localité de Massa’a où l’on gardait captives les personnes capturées, les populations donnèrent le nom commémoratif « Ki lè bi » qui signifie : « on ne capture plus ». Une mauvaise prononciation de ce terme par les européens le transforma en « Kribi ». Les Mabi survécurent donc à la traite négrière mais ce n’était que partie remise.
Le 15 octobre 1887, l’armée coloniale Allemande s’empara de Kribi d’où partirent de 1887 à 1891, les premières explorations de l’hinterland Camerounais sous le commandement de Richard Kund, Hans Tappenbeck et Kurt von Morgen. Notons qu’avant cette date, « un commerce stable et mutuellement bénéfique s’était établi entre les firmes européennes et les peuples de la côte. Les firmes restaient en bordure de mer ou dans leurs bateaux et échangeaient avec les Mabi, les Banôh et les Bapuku qui servaient d’intermédiaires avec les peuples Ngumba, Bassa, Fang et Bulu de l’intérieur ». (1)
Le Cameroun conquis, les Allemands prirent dès de 1890 des décisions unilatérales lourdes de conséquences et signifiant perte de liberté et appauvrissement des intermédiaires Mabi : 1) évincer les Mabi du monopole du commerce de l’ivoire ; 2) installer l’administration à Kribi et conduire eux-mêmes des caravanes commerciales à l’arrière-pays ; 3) créer d’énormes plantations dans le sud-ouest du pays en usant de la main d’œuvre indigène ; 4) instaurer le travail forcé. Désormais, tout allait transiter par le pays Mabi sans qu’eux-mêmes en soient partie prenante. Les recrues pour le travail forcé étaient, après une chasse à l’homme, capturées comme des bêtes sauvages, enchaînées et expédiées en bandes, jusqu’aux plantations. (2) Des villages entiers furent vidés de leurs hommes valides (entre 14 et 50 ans). Fut ainsi enclenché, le dépérissement des villages fortement peuplés tels Lendi, Pungu, Mpulungu, Bibambi, Londji, Songkwari, Bipaga, Bissèlè, Bikoui, Fifinda, Pama et Bivouba. N’y restèrent qu’enfants et vieillards. A cause de la dureté du travail et des conditions d’hygiène, la plupart mourront dans les chantiers où la forêt était abattue à la main. (3) Peu de déportés revinrent, très souvent handicapés et affaiblis, pour parfois mourir de retour chez eux.
Si l’on ajoute les exactions fréquentes des soldats, les conditions étaient réunies pour une révolte. Elle se produisit fin 1892 par ce qu’on appela « insurrections des Bakoko et des Mabéa », réprimée dans le sang par la schutztruppe que Stoeker désigna comme une « organisation terroriste d’incendiaires et de criminels » (4). Cette révolte menée par le King Biang de Mayesse qui commença par des actions de désobéissance civile, puis le saccage des caravanes qui partaient vers l’hinterland et le harcèlement permanent de l’armée, inaugura une série d’autres, justifiant à chaque fois des tueries de populations. Le 15 mars 1893, aidé par 80 policiers et 600 combattants Askaris appuyés par des canons de campagnes, « l’officier Allemand Kanzler Wehlan assassinat un grand nombre de Mabéa et brûla leurs villages ». (5) Finalement, après des milliers de morts et la menace d’extermination de son peuple, le King Mayesse se laissa capturer et fut pendu en compagnie des chefs Nagyang Kwamba et Biweh Nagya le 22 mars 1893 à Luma. Il fut décapité et sa tête emportée en Allemagne.
En septembre 1899, la guerre Bulu contre Allemands qui se déroula en terre Mabi, géographiquement située entre les deux camps permit le massacre de plus d’un millier de Mabi. Ils en firent les frais comme victimes collatérales mais aussi accusés par les belligérants de connivence avec l’autre.
En 1909, Pama, Fifinda, Bivouba et Bikui furent bombardés et rasés. Les rares survivants furent déportés à Kumba, Mundemba et Muyuka où des descendants vivent encore. Ces territoires furent définitivement perdus par les Mabi en 1910 quand les Allemands y installèrent leur population actuelle (6).
Mais le summum de l’horreur fut atteint en 1915. Ntunga Nzambi le nouveau roi s’était déjà opposé à un autre prélèvement de forçats des plantations parmi ses sujets et à la transformation du siège royal de Mandua en salle d’audience d’un tribunal qui condamnait souvent à mort les prévenus avec lui-même comme accesseur. Cette fois-ci, il avait refusé pour cause de guerre mondiale, l’évacuation de tous les Mabi vers Limbé et Buea. Pour les Allemands, ce refus de se mettre sous leur protection était une preuve d’intelligence avec les franco-anglo-belges qui attaquaient. Ils décidèrent donc de l’arrêter. Prévenu, il fut exfiltré vers la Guinée espagnole. Une campagne de terreur commença donc dans les villages. Entre deux sièges de Kribi, l’armée arrivait dans les hameaux et tirait à vue. Jamais dans son histoire, ce peuple n’avait connu un tel mouvement de panique. Le 09 février 1915, le major Chevalier signale « l’envahissement de Kribi par un nombre considérable d’indigènes fuyant les Allemands et venant de loin » sous la menace de Von Hagen. Au moment de retirer les troupes françaises, il écrit : « c’est avec un sentiment de tristesse des plus pénibles que j’ai vu faire cette évacuation (…) en y laissant un nombre de refugiés que j’estime encore à 2000 sous les balles Allemandes ». (7) Fuyant les massacres, les populations vinrent chercher refuge à Mandua et se regroupèrent dans la vaste cour royale. Ce qui se passa des jours après fut effroyable, dépassa l’imagination et les traumatisa à tout jamais. Réunis autour de la grande case royale où ils se croyaient en sécurité, elles furent encerclées par la Schutztruppe qui ouvrit le feu tant à l’arme lourde qu’avec des armes légères et fit un carnage. Sans doute le plus grand massacre commis par les Allemands au Cameroun. Dans un sauve-qui-peut indescriptible, on se disait adieu ou se prenait dans les bras pour mourir ensemble. Ceux qui réussissaient à s’échapper étaient poursuivis et abattus. Ce fut un jour noir d’une redoutable folie meurtrière, au paroxysme de la cruauté. Le siège royal fut brulé. On estime à 10.000 les morts de ce jour et des jours suivants. En souvenir, les Mabi désignèrent tant Mandua que cet évènement et ce lieu « Makôhla » c’est-à-dire «la séparation, les adieux ». Par glissement phonétique c’est aujourd’hui Mokolo, un quartier de Kribi.
L’on note qu’avec les Allemands, le moindre différend ici était réglé par un massacre. A leur départ en 1916, environ 75% des Mabi, en majorité les adultes et l’élite avaient été tués. D’ethnie de moyenne importance qu’ils étaient au sein de la mosaïque camerounaise avant 1887, les Mabi étaient devenus après 1916, une extrême minorité ethnique. Sur les plans socio-économique, culturel et démographique, ils ne se relevèrent jamais, leurs structures et institutions s’étant effondrées avec la disparition brutale en moins d’une génération des Hommes les plus valeureux.
A l’arrivée des Allemands, les Mabi sont adeptes du Byeri, une religion millénaire basée sur le culte idolâtrique des ancêtres. S’appuyant sur une cosmogonie complexe, ils récupéraient les ossements des ancêtres décédés, les mettaient dans des boites de reliquaires couvertes par des gardiens de reliquaires, sculptures ayant l’apparence des disparus. Conservés par le sôngkwari (chef de clan ou de famille), ils étaient l’objet d’un culte rendu au sein du lignage. Avec l’installation en 1890 de l’administration et des missionnaires pallotins conduits par Heinrich Vietter, commence la « catholicisation » forcée, l’interdiction et l’ostracisation des adeptes du Byeri. Le premier à s’intéresser officiellement au Byeri fut Günter Tessmann qui, de 1907 à 1909, parcouru le Cameroun, filmant et collectant des objets cultuels de valeurs, décrivant les rites et la vie des peuples du pays. Il publia l’ouvrage Die Pangwe qui fut pendant longtemps la « bible » des ethnologues. Il attira l’attention sur les objets de culte Byeri qui avaient une valeur esthétique exceptionnelle. Sans doute les œuvres les plus représentatives de l’art négro-africain (8). Les objets d’art qu’au départ des commerçants rapportaient à leur retour en Europe comme souvenirs de voyages présentés comme des nègreries, expressions d’un art sauvage et de la primitivité des peuples Noirs, étaient devenus un danger, symbole d’un paganisme à éradiquer. Ces objets liturgiques seront arrachés, confisqués ou volés par les prêtres catholiques, les administrateurs et les militaires Allemands puis Français. Village après village, hameau après hameau, ils confisquèrent les masques, les statuettes, les totems, les boîtes de reliquaires, les cannes, les chaises et tout ce qui était considéré comme fétiches ou idoles. Paradoxalement, les idoles Mabi furent remplacées par… de nouvelles idoles. Il était interdit de s’incliner devant les statuettes des ancêtres mais permis de s’incliner devant la croix, les statues dites de l’enfant Jésus, de Marie et des « saints ». Le pillage de masse alla alimenter les collections privées et les musées en Europe, laissant le peuple Mabi et leur terre d’origine exsangues.
Les Allemands utilisèrent effectivement Kribi comme l’une des portes d’entrée vers l’hinterland et recrutèrent l’essentiel des guides, porteurs et interprètes dans les ethnies autres que les frondeurs Mabi. C’est pourquoi, sur tout le trajet des missions d’exploration et d’implantation de l’administration, les noms (personnes, ethnies et localités) furent déformés, et devinrent officiellement tels que les prononçait l’interprète, influencé par la syntaxe de sa langue maternelle. C’est ainsi que les Mbvumbô devinrent les Ngumba, les Mabi devinrent les Mabéa, etc. Mais les ethnologues firent pire. A commencer par Gunther Tessman qui, dans son livre Die Pangwe (Les Fang) classe les Mabea comme une sous-famille des Fang. Tous les ethnologues du 20ème siècle qui étudièrent ce sujet lui emboitèrent le pas (9) perpétuant ainsi la confusion entre deux groupes ethniques d’origines, de langues et d’histoires différentes. Résultat, la plupart des biens culturels pillés et emportés ont pour indication d’origine non pas Mabi du Cameroun mais « Fang », « Fang Mabéa Cameroun », « Fang Mabéa Gabon » ou « Fang Mabéa Guinée Equatoriale » alors qu’il n’y a pas de Mabi dans ces deux pays. Du coup, pour une recherche faite en ethnologie ou en histoire de l’art sur les Mabi, on ne trouve des occurrences que lorsqu’elle est faite sur les Mabea ou les Fang Mabéa. Aujourd’hui, les Mabi vivent cette dépossession de leur ethnonyme comme une atteinte à leur intégrité identitaire inaugurée par la colonisation Allemande.
Les presque 30 années de présence Allemande chez eux ont été vécues comme un cauchemar par les Mabi. Entre le massacre d’au moins 25.000 âmes, l’extinction des villages rasés, les amputations de territoires, les déportations, le travail forcé et leur éviction du commerce de l’époque, ils ont tout connu. Mais on a atteint le paroxysme lorsque leur roi fut capturé, exécuté en 1893 devant son peuple médusé et sa tête, considérée par les Mabi comme le siège de la force vitale, emportée. Pour bien matérialiser cet attentat à leur dignité, il leur sera imposé un traité de paix signé le 06 mai 1893 par Kanzler Wehlan pour le compte du Gouvernement impérial et 11 chefs de villages Mabi qui « avouaient leur tort » d’avoir résisté à la colonisation et acceptaient de payer pendant un an, de lourdes réparations : présenter chacun 15 hommes libres à travailler gratuitement au compte du Gouvernement Impérial pour la durée d'une année ; livrer au Gouvernement dans les trois mois 250 paquets de gomme (à 6 livres) et dans les 5 mois 200 livres d'ivoire.(10) Le peuple étant affaibli, le 04 juin 1927, le Commissaire Théodore Paul Marchand se sentira autorisé à mettre fin à la royauté Mabi en destituant le roi Ntunga Nzambi et en les divisant en deux groupements de moindre calibre : Mabi sud et Pfieburi. Humilié, ce peuple ne se relèvera véritablement jamais de ce bafouement de sa dignité.
Le désastre que fut la période coloniale (surtout Allemande) traumatisa à jamais ce peuple et influença jusqu’aux structures mentales des survivants. Ayant perdu en majorité la crème de la société pendant cette période trouble, les quelques survivants étant apeurés et plus préoccupés à préserver leurs vies et à reconstituer les familles, il n’y eut jamais personne pour porter le souvenir de ce qui se passa sur cette terre ensanglantée. Il y eut une totale omerta, véritable conspiration du silence qui confina ces évènements tragiques dans les tréfonds de la mémoire collective d’un peuple souffrant sans mot dire. En dehors de maigres allusions dans des thèses de doctorats en histoire, aucun intellectuel, aucun historien (même Mabi) ne se pencha sur la question. Conséquence, l’histoire tragique de ce peuple spolié n’est pas connue du grand public et ni les faits ni les protagonistes ne figurent dans l’Histoire officielle du Cameroun. C’est ainsi que même de leur Histoire, les Mabi furent dépossédés.
C’est en considérant tout ce qui précède qu’on peut affirmer que les Mabi sont un peuple six fois spolié.
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
(1) Bouh Ma Sitna, Kisito. Les Kwasiô et apparentés (Bantou A80) d’Afrique centrale. Identité ethnique et migrations de1568 à 1906. Thèse de doctorat en Histoire, Université de Yaoundé I, 2017
(2) Vietter, Henri. Chronique de la fondation de l’Eglise catholique au Cameroun, 1890-1903. Tome 1. Douala, Association des Amis de Mgr Vietter (éd), 2014, p. 192-93 ; 212 ; 237.
(3) Owona, Adalbert. La naissance du Cameroun, citant L’appel du Cameroun, Martin DU GARD (Maurice), Paris, 1939. ; Renseignements Coloniaux, n°s 4, 5et 6, 1918, p.42. cité par Adalbert Owona dans La naissance du Cameroun, p.93.
(4) Von Morgen, Curt. A travers le Cameroun du sud au nord, Tome 2. Commentaires, bibliographie et index de Philippe Laburthe-Tolra, Coll. Racine du présent, L’Harmatan, p. 237.
(5) Synthèse de lecture de Ph. Laburthe-Tolra, Vers la lumière ou le désir d’Ariel, Vol 3, Paris, Edition Karthala, 19, p. 72, E. Rohde, Grundbesitz und Landkonfl ickte im Kamerun : der Bedeutungswandel von Land in der Bamiléké-region wahrend der europaischen kolonisation, Berlin, Lit Verlag, 1996, p. 70, H Stoecker, « Kamerun… », pp.23-4 et 192. H. Stoecker, German imperialism in Africa, London, CHurst, 1986, p. 64, et C. Von Morgen, A travers le Cameroun du Sud au Nord, Vol 2, Paris, l’Harmattan, 2009, p.237.
(6) DIKOR, Ulrich. Les Elog Mpoo Migenda Mi Libet : chronique d’un peuple à conquête de ses valeurs, brochure. 2006
(7) Archives Nationale du Cameroun
(8) et (9) Perrois, Louis et Notue, Jean Paul. Contribution à l’étude des arts plastiques du Cameroun. Muntu,1986.
(10) Harding, Leonhard. Le Cameroun par les sources : Le début de la servitude. Le Cameroun sous domination allemande. Une présentation sur la base de sources écrites. Düsseldorf, le 7 décembre 2017 pages 43-46.