Par Dr Kampoer Kampoer (Ph.D) et Sylvain Mboum Nzambi de la King Mayessè Foundation (KMF).
Contrairement à la célèbre assertion ‘‘l’habit ne fait pas le moine’’, l’Afrique en général et l’univers Kwasio en particulier, rame à contre-courant. En afro-culture précisément, le vêtement, au-delà du futile apparent, est lu et vu. Sous ce prisme, il se veut un marqueur d’appartenance, un indicateur identitaire et un patrimoine culturel. Toutefois, contexte colonial aidant, force est de constater que les accoutrements africains d’antan subirent des modifications considérables ayant poussé l’Africain à adopter de plus en plus divers vêtements venus d’ailleurs. Ce dernier s’est malheureusement laissé inoculer, dans une posture messianique, les vêtements d’autres cultures au détriment de ceux laissés par ses ancêtres. C’est une évidence de la crise d’identité qui est assez prégnante en Afrique, même dans l’univers kwasio. Cette crise se répercute dans le vestimentaire et requiert par conséquent une thérapie urgente, avec notamment le concours de l’histoire.
Il convient de préciser que dans la plupart des cas, c’est dans un souci de réponse à leurs besoins premiers, en l’occurrence celui de se protéger contre le froid et les intempéries que les Africains, avant le contact avec l’Occident, durent procéder à la domestication de leur environnement immédiat. C’est cette entreprise de domestication de la mère-nature qui les aurait contraints à imaginer et créer des tenues et des accoutrements propres à leur écologie, par un processus d’appropriation de leur environnement. Grace à son exceptionnelle ingéniosité technique, l’Africain dut donc se fabriquer plusieurs types de vêtements en fonction de son milieu et de son contexte d’utilisation sociale.
Dans la région kribienne précisément, ces vêtements sont dans certains cas, confectionnés en fibres végétales et/ou animales ou dans d’autres, en écorces d’arbres battues. Pour la première composante, le matériau principal est constitué de feuilles de palme et/ou de raphia, qui semble le plus approprié pour la protection physique du corps.
Pour la seconde composante, à savoir ceux en écorces battues, les vêtements anciens, notamment ceux des hommes, sont des pagnes. Ces pagnes appelés Boum, Ibom, Obom (selon les langues), sont une espèce de la famille des moracées dont les fibres d’écorces battues étaient utilisées avant la colonisation pour la confection des vêtements. Le Sanguia/Sanda par exemple, est le vêtement par excellence de l’homme, auquel il ajoute, notamment lors des guerres et/ou des activités ludiques, une ceinture de peau de genette, de drill ou de chat sauvage (nshung). Celle-ci pend par derrière telle une queue, comme on le retrouve d’ailleurs sur les fresques murales dans l’antiquité égypto-nubienne. Pharaon se revêt d’un pagne majestueux appelé dans la langue égyptienne Sndt (Shendyt), qui a fécondé le terme Sandja, Sanguia, Sanda, Shenda dans de nombreuses langues africaines.

En effet, ceux qui arborent fièrement le sanguia aujourd’hui en tant que trait d’identité sont loin de savoir pour la plupart la profondeur historique et l’évolution de ce vêtement qui est arrivé jusqu’à nous après plusieurs mutations dans la civilisation négro-africaine. Dans les royaumes nubiens de Koush-Napata-Meroé, il était le vêtement de prédilection des hommes. Ces « pharaons noirs » ayant migré au nord vers le bas Nil pour fonder la civilisation égyptienne antique, amenèrent avec eux le sanguia qui, avec le prestige de cette civilisation, gagna aussi en splendeur et finesse (lin). Après l’apogée de la civilisation Egyptienne, les invasions des nations d’Orient provoquèrent son effondrement et la migration vers le sud des populations qui se segmentèrent en plusieurs peuples qui conservèrent jalousement la tradition du sanguia. Pour celles qui, en migrations permanentes, entrèrent dans la forêt équatoriale, il n’était plus possible d’avoir le lin d’antan. Il fallait pour se couvrir, trouver des matériaux propres à ce nouvel environnement. Ce fut, le raffinement pharaonique en moins, le sanguia en étoffe faite à base d’écorces d’arbres ou de peaux d’animaux. Dès le XVème siècle, la montée des échanges avec l’extérieur sur les côtes ouest-africaines introduisit les étoffes en coton chez les kwasio comme chez tous les peuples de la bande côtière. Leurs avantages : la largeur des pièces, la possibilité de les laver et leur durée de vie plus longue. Devenue un élément central de la dot, comme la bouteille de rhum aux « quatre côtés », l’étoffe en coton nouée comme sanguia gagna en popularité, éclipsant progressivement les tissus en peaux d’animaux ou en écorces, plus difficiles d’entretien. C’est alors qu’on vit les kwasio adopter une façon très particulière de nouer leur pagne : le sanguia maluô ma ku (pagne aux oreilles de rat). C’est la méthode où en plus de descendre jusqu’aux chevilles, le porteur masculin laisse deux excroissances de tissu de part et d’autre de ses hanches.

Dans cet univers vestimentaire d’antan, la gent féminine n’est pas en reste. En effet, dans le cadre normatif relationnel entre les deux composantes humaines, la femme Kwasio tout comme l’homme, porte également à l’origine des vêtements propres à son contexte et à sa condition de l’époque. Ici, la nudité n’a pas la même connotation culturelle qu’en Occident. Les femmes sont donc vêtues de ce que l’Occident appelle cache-sexe, fabriqué à partir des fibres de raphia, habilement tressé et joliment maintenu par un cordon passé autour des hanches. Elles ajoutent à ces protèges-féminité plusieurs éléments de parure, notamment des cauris et des tatouages qui servent à leur coquetterie ou encore le bôti qui cache et protège de la vue les seins de certaines femmes. L’étoffe en coton introduite au XVème siècle devint un vêtement de « luxe » chez certaines femmes de la haute classe qui le nouaient comme les hommes, mais plutôt au-dessus des seins et en dessous des genoux. La dernière évolution vestimentaire est apparue au début du XXème siècle, avec l’introduction du kaba (à l’origine cover) chez les Duala par l’épouse du missionnaire Alfred Saker. Celui-ci s’imposa rapidement jusqu’à chez les Kwasio et ce jusqu’à ce jour comme le vêtement traditionnel féminin.
Rappelons que le Kwasio d’antan s’est vêtu en fonction de ses réalités culturelles qui reflètent son identité et renforcent son sentiment d’appartenance. Précisons également que le vêtement en soi, est fonctionnel et se métamorphose en fonction des différents usages que lui affecte l’homme. Il peut à la fois arborer une fonction pratique, à savoir protection plurielle ; symbolique, à savoir signaler la posture morale de son porteur ou encore une fonction sociale, dans ce sens qu’il affiche le statut social de celui qui le porte. Le kaba domestique ou champêtre est par exemple différent du kaba des cérémonies.
Parmi ces trois fonctions majeures affectées au vêtement, celle de protection plurielle (pratique) est beaucoup plus prégnante dans notre univers culturel : protection physique et métaphysique. Le vêtement sert certes à la protection immédiate contre les éléments naturels, il n’en demeure pas moins qu’il se veut une protection efficace contre toute la mystique des potentiels ennemis. Il s’agit du rôle de parure (couverture) qui est convoqué ici au sujet du vêtement. C’est la raison pour laquelle certaines notabilités se revêtent de manière régulière de fourrures d’animaux pour, non seulement s’accaparer des vertus et des énergies de ces animaux, mais également montrer leur ascendance sur le reste de la communauté. Sous ce prisme, le costume est lu, car il est susceptible de véhiculer des informations sur son porteur et éventuellement, prévenir tout aventurier qui envisagerait lui nuire.
En définitive, depuis les temps anciens, le corps humain est soumis à des normes communautaires établies en fonction des valeurs, des croyances et des aspirations auxquelles il se plie. Ainsi, le vêtement se positionne comme un signe conservateur de culture, un identificateur qui pose les jalons d’un construit identitaire. Pour le Kwasio d’aujourd’hui, le contact avec la culture de l’Occident ne saurait être un prétexte pour délaisser ses belles pratiques culturelles d’antan. Elles sont socle et moteur de tout projet de développement. Le vêtement s’inscrit dans ce registre de création continue de notre culture qui devrait sans cesse être valorisée, se réinventer et se vivre au quotidien afin de garantir au Kwasio un plein épanouissement dans le concert des nations. Au regard de notre histoire, l’on constate que bien que considérant certaines tenues comme des identités vestimentaires occidentales, la frontière entre l’authentique et l’emprunt étranger n’a pas toujours été étanche. Dans une perspective éclectique, le Kwasio a au fil des temps su domestiquer les influences étrangères en les moulant à la culture locale pour en faire son propre patrimoine.