QUARTIER « MOKOLO » DE KRIBI: Né d'un torrent de sang

Par Sylvain Mboum Nzambi

Lorsqu’on évoque les quartiers chauds et populeux de la ville de Kribi, l’un des premiers noms qui parvient à notre esprit est « Mokolo » tant cette partie de la ville grouille d’activité le jour et offre au couche-tard les nuits les plus torrides et mouvementées de la cité balnéaire. Mais nous sommes-nous demandés : comment le nom d’une ville sahélienne du septentrion camerounais en vient-il à désigner un quartier de Kribi ? D’où vient ce nom ? 


Son origine à 1915, pendant la brutale et cruelle colonisation Allemande qui a failli effacer les Mabi de la surface de la terre. En effet, depuis le 15 octobre 1887 où l’armée Allemande s’empara de leur territoire, ils n’eurent que des relations orageuses faites de brimades, de restrictions de liberté, de travail forcé, de révoltes et de massacres. Les guerres de 1892-1893, de 1900 et de 1908 sont là pour l’illustrer.


En 1914, la première Guerre Mondiale avait éclaté en Europe mais s’était aussi déportée au Kamerun. La coalition franco-anglo-belge attaqua depuis l’Afrique Equatoriale Française, le Congo belge et le Nigéria. Elle cerna le Kamerun et lui imposa un blocus maritime. Le 23 septembre 1914, le croiseur britannique CUMBERLAND pénètre dans la baie de Biafra et quelques jours après, bombarde Douala puis procède au débarquement du Corps Expéditionnaire Franco-Britannique du Général Dobell. En prélude aux combats qui allaient faire rage dans la région de Kribi, les Allemands décidèrent de procéder à une évacuation temporaire des populations vivant sur la bande côtière. Entre temps, Ntunga Nzambi, roi puissant et insoumis avait été exfiltré de Kribi et gardé en lieu sûr par les dignitaires qui avaient eu vent d’un projet Allemand visant son arrestation et exécution. En son absence, les Allemands saisirent pour l’évacuation Nzuangô Kumbô, un chef issu du clan Sabama de Bikondo. Les Mabi s’étant opposés à la déportation de certains d’entre eux vers les camps de travail, la proposition Allemande était pour eux l’ultime ruse pour les exproprier pour s’emparer de leur terre et de leurs femmes. Ils firent une fin de non-recevoir, refusant de quitter les vastes terres de leurs ancêtres, quel que soit ce qui adviendrait. Une poignée réussit à se mettre à l’abri en embarquant dans les bateaux qui évacuèrent les Bapuku et les Banôh mais l’écrasante majorité resta volontairement.


Entre temps, les factoreries Allemandes de Kribi furent dévalisées par des pillards inconnus. Les soupçons des Allemands allèrent principalement vers les Mabi qui allaient payer cher ce refus de se mettre sous la protection de l’Allemagne impériale. Ces derniers l’interpréteront comme une preuve d’intelligence avec leurs ennemis franco-belgo-britanniques. Des résistants Mabi ayant pris le maquis ne harcelaient-ils pas leurs positions depuis des années ? Leur roi ne s’était-il pas clairement opposé à leurs actions et projets ? Le Bulu Martin Paul Samba et son groupe n’écumaient-il pas les forêts de l’arrière-pays kribien avec, pensaient-ils, l’aide des Mabi ? Les «preuves» que les Mabi conspiraient contre les Allemands étaient réunies. Il semble que la décision de les exterminer une fois pour toutes fut prise dans la foulée. On allait donner une bonne leçon à ce peuple d’effrontés, dans une sorte de répétition générale de la solution finale. L’armée Allemande s’y livrera à cœur joie. Jamais dans son histoire, ce peuple n’avait connu un tel mouvement de panique. L’armée Allemande arrivait dans les hameaux et tirait à vue. 


Le 26 octobre 1914, les alliés franco-britanniques attaquèrent Edéa. Lundi 23 novembre 1914, le Général Dobell prescrit l’occupation de Kribi. Du 27 au 30 novembre 1914, ce fut le bombardement massif de Londji et Ngoyi par la Canonnière Surprise. Les Allemands évacuèrent Plantations et replièrent vers la forêt. Les 3 et 4 décembre, des escarmouches furent signalées à Boshigui et Makaawum. A partir du 6 décembre 1914, de nombreuses fusillades étaient dirigées de la foret sur Kribi par les Allemands. Les troupes françaises réussirent à occuper Londji, Grand Batanga et Plantation mais elles furent vaincues à Kribi le 6 décembre par le commandant von Hagen. Le 25 janvier 1915, le bataillon britannique commandé par le Lieutenant-Colonel Vaughan débarqua à Kribi. Ainsi, la guerre augmenta d’intensité. Mais le 22 février, un radiogramme annonçant 4 grands croiseurs est intercepté. Manifestement, une contre-attaque Allemande par la mer serait possible. Devant cette menace, le Général Dobell prescrit le retour des troupes à Douala à bord du Pothuau. Il garda quand même Kribi en état de siège en positionnant des troupes à Dehane et à Campo.


L’on ne sait comment, mais une rumeur parcourut tous les villages selon laquelle, les Allemands préparaient une extermination et si la population se regroupait chez le Roi, elle serait protégée. On vit donc les populations de tous âges affluer des quatre routes vers la grande chefferie située à Mandoua. Empruntant les chemins de brousse, les gens partaient de la Lokoundjé, de Nziou, de Bilolo, de Lendi, de Mabenanga, de Mabiôgô et de partout où on trouvait les Mabi. Pourquoi craignaient-ils tant l’armée Allemande ? Ils l’avaient déjà maintes fois vu à l’œuvre. Depuis que les Allemands s’étaient installés chez eux, des villages entiers avaient été rayés de la carte suite à des massacres d’une cruauté inouïe. La population savait de quoi étaient capables les Allemands. Ntsi Mana Nshwanguele Jules, actuellement nwuii sangshua (1er notable) à la chefferie de Groupement Mabi Sud, raconte : « mon grand-père nous dit qu’avec le conseil des notables du village, ils avaient dit aux habitants de notre village Bumè de ne pas s’y rendre, en arguant que si les Allemands avaient décidé de nous massacrer en masse, les connaissant, ils mettraient leur projet à exécution. Personne ne savait que le Roi était absent, sa mise à l’abri étant restée secrète. Ils pensaient néanmoins que ce serait faciliter la tâche aux Allemands si on se regroupait tous au même endroit. Mais les gens étaient comme drogués ou envoûtés. Une bonne partie du village s’y rendit quand même ». Dès le 09 février 1915, le Major Chevallier signale « l’envahissement de Kribi par un nombre considérable d’indigènes fuyant les Allemands et venant de loin » sous la menace de Von Hagen. Au moment de retirer les troupes françaises, il ajoute : « c’est avec un sentiment de tristesse des plus pénibles que j’ai vu faire cette évacuation surtout en y laissant un nombre de réfugiés que j’estime encore à 2000 sous les balles Allemandes » (Archives Nationales). Ne faisant qu’affluer, ce chiffre estimé augmenta de manière exponentielle. Ce qui se passa ensuite fut effroyable, dépassa l’imagination et traumatisa à tout jamais le peuple. 


Réunis autour de la grande case royale où ils croyaient trouver refuge et être en sécurité, des dizaines de milliers de personnes furent encerclées par la Schutztruppe qui ouvrit le feu tant à l’arme lourde qu’avec des armes légères. Ce fut un carnage. Sans doute le plus grand massacre commis par les Allemands au Cameroun et dont curieusement, aucun livre d’Histoire du Cameroun ne fait mention. Dans un sauve-qui-peut indescriptible, la pagaille atteignit son comble. On se prenait dans les bras les uns les autres pour mourir ensemble. On se disait adieu et se donnait rendez-vous dans un hypothétique au-delà. Ceux qui réussissaient à s’échapper étaient poursuivis et abattus. Ce fut un jour de folie meurtrière redoutable, le jour le plus noir pour ce peuple martyrisé. Des milliers de personnes, des familles entières moururent ce jour et les jours suivants. La cruauté avait ces jours atteint son paroxysme. Ceux qui ne s’étaient pas rendus chez le Roi prirent le chemin de la forêt. La grande propriété du Roi était rouge du sang de ses sujets, l’espace était jonché de corps transpercés par les balles ou déchiquetés par les bombes Allemandes et l’air puait la mort. Au terme des massacres, les Allemands firent incendier la grande case royale. Le trône du roi qui, selon les témoignages parvenus jusqu’à nous, était sculpté dans du bois sous la forme d’un éléphant avec de part et d’autres des défenses en ivoire tout aussi sculptées, avec en dessus une peau de chat tigre (le fameux kuri nshung sur lequel le roi s’asseyait) et comme marche pied une peau de panthère. Ce trône brûla-t-il dans l’incendie ou les Allemands prirent-ils le soin de l’emporter avant ? Seules des recherches ultérieures dans les musées et Archives coloniales pourraient nous le dire. Les Allemands firent creuser des fosses communes et enterrèrent tous les corps, certains sur le site de la chefferie et d’autres dans la forêt environnante. 


Dans un premier temps, ce lieu fut renommé «Bondjung via» (des mouches à la pelle) en raison de l’envahissement des mouches qui suivit le massacre et la putréfaction à l’air libre des milliers de cadavres. Puis, en souvenir de cet épisode effroyable de leur histoire, les Mabi désignèrent cet évènement Makôhla ma Ntunga Nzambi (Makôhla = nom qui vient du verbe kôhla qui signifie « se séparer, se dire adieux »). Makôhla c’est «la séparation, les adieux », pour bien montrer la grande confusion qui eut lieu quand chacun dû prendre sa direction pour sauver son âme des balles Allemandes mais aussi que les couples, les familles, les clans, les individus s’étaient à jamais séparés, la plupart étant fauchés par la mort. Le nom du roi Ntunga Nzambi y est associé pour rappeler que le drame s’était produit chez lui. Ce nom finit par désigner aussi le lieu de ce crime odieux, lieux où vivaient entre autres les clans Sabali et Sataga, qui se replièrent vers Dombè, abandonnant ce site maudit à leurs yeux. Progressivement, Makôhla ma Ntunga Nzambi devint Makôhla tout court et, avec l’afflux des allogènes, se déforma par glissement phonétique pour être aujourd’hui Mokolo, le fameux quartier de Kribi. Beaucoup y vivent aujourd’hui sans savoir ce qui s’est passé sur ce lieu qui fut le siège de la royauté Mabi.


Ce massacre reconfigura la physionomie de la ville naissante de Kribi ainsi que l’occupation du sol. Furent rayés de la carte car ayant perdu toutes leurs populations décimées lors du massacre Allemand, les villages Sabali et Sataga (actuels Mokolo et Zaire), Massa’a (actuel centre administratif devenu Massaka où vivaient les Sataga, les Sankiông et quelques pygmées Bôgieli), les Bikoua (actuel Afan Mabé, New Town et Nkol Biteng). C’est également ici que tous les habitants de Bongandi et une bonne partie de Mpoerngou disparurent. De nombreux espaces restés vides furent plus tard réquisitionnés par l’administration française qui succéda aux Allemands ou investis par les ascendants de leurs occupants actuels. Les quelques descendants des pygmées qui avaient conduit les Mabi jusqu’à la côte et qui vivaient sur le site de l’actuel palais présidentiel de Kribi, à côté des Sataga, furent aussi touchés par les massacres et virent leur nombre considérablement chuter avant qu’ils ne choisissent de décamper. Les derniers à y vivre furent délogés par l’administration française en 1953. Quant au reste des Sataga, l’administration les ayant d’abord expropriés du site de l’actuelle base navale et de tout le plateau administratif où ils faisaient leurs champs en compagnie des Bikoua, ils furent envoyés à Nziou et à Ngoyi, et mis sous la tutelle de Djibo, le Chef de ce village dont l’autorité englobait les villages Labi (Elabe), Nziou, Ngoyi, Nzami et Massa’a. D’autres espaces comme Wamiè furent occupés ou offerts à des populations allogènes qui commençaient à s’installer dans la ville. A Afan Mabé par exemple, de tous les Bikoua qui y vivaient, seule une famille rescapée (les Manzoua) resta dans cet espace qui englobe les actuelle station MRS et Tradex du centre-ville de Kribi, jusqu’au stade municipal. Ce sont les premiers immigrés d’origine Bulu qui l’appelèrent Afan Mabé qui signifie « la forêt des Mabi » en bulu. 


Aujourd’hui, chaque fois que vous traversez le quartier Mokolo, il serait bien de vous souvenir du Makohla ma Ntunga Nzambi et d’avoir une pensée pieuse pour les disparus qu’on estime à plus de 15.000 en un seul jour.

Extrait de l’ouvrage Les Mabi de Kribi. Du génocide à l’ethnocide : histoire d’une culture meurtrie. AFREDIT, Yaoundé, 2021