SOCAPALM KIENKÉ :

Bâtie sur une tragédie

 

Quel Mabi, ou quel habitant du département de l’Océan ne connait pas ou n’a jamais entendu parler de la Société Camerounaise des Palmerais (Socapalm) tant cette entreprise créée par l’Etat en 1968 a pris une place importante dans les vies de ses riverains en devenant un mastodonte industriel dans la région du Sud. En effet, après des plantations créées ailleurs au Cameroun, la société a choisi de s’étendre en 1978 sur les terres comprises entre les fleuves Lobé et Kienké, grâce à un bail emphytéotique de 99 ans sur plusieurs milliers d’hectares. A partir de cette année-là des milliers de kribiens et d’océanais ont été recrutés pour abattre la forêt et à la place, planter des palmiers à huile. C’était le début d’une belle aventure humaine et industrielle parce qu’on a vu émerger en plus des plantations, une usine, une administration, une ville cosmopolite accueillant par milliers des populations venues du Cameroun tout entier, à la recherche de la pitance et d’une vie meilleure. Depuis, la Socapalm-Kienké est acteur majeur dans le microcosme socio-économique et même politique de la région.


Mais de tous ceux qui y vivent, y travaillent, l’ont visité un jour, y sont riverains ou profitent de son existence, combien connaissent l’histoire de cette contrée ? Combien savent dans quelles conditions ce territoire s’est rendu si disponible pour la création d’une si vaste infrastructure économique ? Ses localités sont de manière impersonnelle désignées V1, V2, V3, V4, etc. Qui sont ceux qui savent qu’elles ont une existence antérieure à la Socapalm et des noms propres ? 


Une histoire tragique aux origines du Kamerun colonial


En fait, le sort réservé à ce territoire est essentiellement lié à celui de : 1) le King Mayessè, résistant et martyr camerounais du 19ème siècle et l’un des premiers à avoir défendu le pays les armes à la main ; 2) le peuple Mabi « génocidé » par l’Allemagne impériale au 19ème siècle pour s’être opposé à sa pénétration coloniale.
L’histoire commence le 15 octobre 1887 lorsqu’après avoir signé le traité germano-duala pour un protectorat en 1884, les Allemands débarquent à Kribi pour étendre leur domination sur le pays et, à partir de là, lancer les expéditions d’exploration et de conquête de l’hinterland par les missions de Richard Kund, Hans Tappenbeck et Kurt von Morgen. Les Mabi sont surpris parce qu’avant cette date et depuis des dizaines d’années, ils jouent un rôle important dans les échanges économiques qui ont lieux sur toute cette partie du golfe de Guinée. 


En tant qu’intermédiaires, ils vont avec leurs pirogues chercher les marchandises dans les navires européens qui mouillent au large et les portent aux peuples de l’intérieur (Bulu, Fang, Bassa, etc.) qu’ils ravitaillent par les pistes caravanières de forêt. Les allemands prenant pieds sur le sol kribien, perturbent ce dispositif commercial séculaire, décident de conduire eux-mêmes les caravanes commerciales à l’intérieur du pays, installent leur administration, éjectent les intermédiaires et consacrent leur appauvrissement. En plus d’imposer par la force un ordre nouveau, ils recrutent de force pour leurs chantiers de construction qui sont de véritables mouroirs et commettent sur les autochtones des exactions, meurtres et humiliations en tout genre. 


Selon Léonard Harding, « les Mabéa1 vivaient en grande partie du commerce intermédiaire de gomme et d’ivoire, ce qui leur fut interdit par les autorités coloniales qui voulaient ouvrir ce commerce (…) aux maisons allemandes. Pour protéger leurs intérêts économiques les Mabéa sous l’initiative de King Biang de Mayessè, ont tâché de barrer les voies commerciales aux européens ».2 Les Mabi poursuivirent avec la désobéissance civile : ils décidèrent de n’obéir à aucun ordre du Baron Von Malsen, le premier administrateur allemand de Kribi.


Des mouvements d’humeur et des échauffourées ne manquèrent pas mais la première déflagration survint en 1892 avec la révolte de la coalition des Mabi et des Bakoko qui, quarante ans auparavant, venaient de faire une paix scellée dans la forêt de Londji par une alliance rituelle devant à jamais bannir la guerre entre les deux peuples. Cette révolte est écrasée dans une rivière de sang par l’officier Kanzler Wehlan ramené expressément de Buea.


C’est devant tant de cruauté et pour d’autres raisons encore qu’à alors émergé le personnage influent cité plus haut : Biang Bwô Mbumbô que ses ennemis allemands surnommeront King Mayessè. Leader charismatique et chef de guerre redoutable, né et ayant vécu libre sur la terre de ses ancêtres, il ne supporte pas que des étrangers viennent soumettre son peuple et y imposer leur loi. Il s’oppose alors à la présence allemande sur le sol kribien et décide de répondre à leur violence par une guerre totale afin de les chasser de son pays.


Devant la puissance de feu des allemands qui disposaient notamment du célèbre fusil d’infanterie Dreyse en opposition au kiawi, fusil artisanal fabriqué par les forgerons Mabi, il fallait user de stratégie. Biang, aidé par ses deux compagnons qu’étaient Nagyang Kwamba et Biweh Naguia décident de se retirer sur les hauteurs de la forêt, à l’amont du fleuve Lobé et, suivis par près de 10.000 personnes (hommes, femmes et enfants) y créent trois villages fortifiés : Massilè à l’est dirigé par Nagyang Kwamba, Mbienguiè à l’ouest dirigé par Biweh Naguia et Mayessè au centre, entouré de trois cours d’eaux dont Minlu mi buri, la rivière sacrée. C’étaient les quartiers généraux d’où étaient planifiées les attaques, les replis et où était conduit la guerre contre les allemands. Selon Von Malsen, « Mayessè était la capitale du pays Mabéa ». Les seules décisions auxquelles le peuple obéissait étant prises ici, les allemands appelèrent Biang le « King Mayessè, le véritable roi des Mabéa ».


Avec ses milliers de combattants, connaissant le terrain, les techniques conventionnelles de guerre et les méthodes ésotériques, en quelques mois de conflit, les troupes du King Mayessè causèrent des dizaines de morts dans les rangs des allemands et des Askaris, leurs supplétifs africains. De Mayessè à Grand Batanga, en passant par Lendi, toute la contrée du fleuve Lobé et au-delà du fleuve Kienké, ses troupes devinrent la terreur des soldats à qui ils causèrent des pertes énormes. C’était inacceptable pour l’Allemagne impériale que des indigènes Noirs puissent ainsi lui tenir tête. En plus, la résistance des Mabi sur la côte risquait de compromettre l’expansion coloniale vers l’intérieur du pays et faire tache d’huile auprès des peuples de l’intérieur. Pour l’Allemagne et à l’adresse de ces peuples, il fallait absolument faire des Mabi un exemple de ce qu’il ne faut jamais résister à l’empire. C’est alors que les autorités coloniales mirent en branle la shutztruppe, milice que l’auteur allemand Stoecker qualifia « d’organisation terroriste d’incendiaires et de criminels ». Sous la direction de Kanzler Wehlan, elle s’en donna à cœur joie. Ce dernier inaugura une méthode nouvelle : allant de village en village, il massacrait presque toute la population et laissait un ou deux survivants, chargés de porter au King Mayessè et à ses compagnons le message suivant : « rendez-vous sinon nous passons au village suivant et le rayons de la carte ». Philippe Laburthe-Tolra déclare : « le 15 mars 1893, avec l’aide de 80 policiers venus en majorité de Douala et 600 combattants Bakoko appuyés par des canons de campagne, l’officier allemand Kanzler Wehlan assassina un grand nombre de Mabéa et brûla leur village ». Ce fut un massacre à grande échelle. Les survivants furent capturés et transférés contre leur gré comme ouvriers dans les camps de travail créés dans l’actuel Mungo et Sud-ouest. Cela ne fit qu’augmenter la détermination des insurgés mais aussi des allemands qui intensifièrent les massacres des populations civiles pour faire pression sur les résistants. En quelques mois, des milliers de personnes avaient déjà été tuées. Henri Vietter écrit : « voir tuer les Noirs me faisait toujours mal au cœur. Je ne voyais guère d’héroïsme devant une telle inégalité d’armement, les Noirs n’ayant que des fusils à silex »3. C’était aussi l’avis d’une partie de l’élite dirigeante Mabi au sein de laquelle naquirent des dissensions. Pour un camp, à cause du rapport de force inégal, le peuple partait vers sa perte et pour l’autre, il fallait se battre jusqu’au bout pour sa dignité et ne pas plier devant les envahisseurs. A cause de ces dynamiques internes, le King Mayessè et ses deux compagnons se laissèrent arrêter ensemble pour mettre fin à la guerre et sauver le peuple. Escortés par 25 soldats, ils furent exécutés par pendaison le 22 mars 1893 sur la plage de Luma. Une fois pendu, leurs dépouilles furent décapitées et les têtes furent emportées en Allemagne où elles sont toujours. Le reste du corps du King fut enterré à Mayessè. Sa tombe est depuis 1952 au centre d’un pèlerinage annuel des dignitaires Mabi.


Mais malgré la mort des leaders, les massacres continuèrent. L’armée coloniale décida d’effacer toute trace de résistance, bombardant les villages à l’arme lourde et tuant les villageois par grappes entières. Les localités très peuplées comme Mayessè, Mbienguiè, Massilè, Yanaga, Magiu, Mawa, Nalia, Pungu et beaucoup d’autres furent rasées et incendiées. 99% de la population fut exterminée. Les tueries ne cessèrent qu’après l’imposition d’un traité de paix des plus humiliant, signé le 06 mai 1893 pour les Mabi par 11 chefs et Kanzler Wehlan pour les allemands. Les rares survivants s’enfuirent, résolus à ne plus revenir, arguant une malédiction et la crainte des esprits de tant de morts. 


C’est ainsi que sur des milliers d’hectares d’une région où pullulaient jadis de grands villages, la forêt recouvra progressivement les habitations. A jamais traumatisés par cette tragédie qui dura de septembre 1892 à mai 1893, par une omerta commune radicale, le peuple rangea ces évènements dans les tréfonds de sa mémoire collective. Personne ne voulut plus en parler ou s’en souvenir. Mais ce n’était pas la fin des massacres. Il y eut d’autres en 1899, en 1908 et en décembre 1915 avec la boucherie humaine de Makôhla (signifie les adieux), aujourd’hui quartier Mokolo. Quand les allemands sont chassés du Kamerun en 1916, par leur fait, les Mabi sont devenus une extrême minorité ethnique ayant perdue 90% de sa population en 30 ans.


En 1960, le Cameroun devint indépendant. Et lorsque l’Etat décide de créer une plantation industrielle dans cette zone en 1978, ça semble être une forêt vierge et il ne sait pas qu’il s’agit d’anciens villages Mabi. Personne n’a conscience de la charge affective, de la valeur historique et de l’ampleur des drames qui se sont produits à cet endroit. D’ailleurs le traumatisme est toujours tellement présent qu’il n’y a aucun Mabi pour en informer l’Etat. A cause de cette carence en information, les villages ont été dépersonnalisés : Magiu est devenu V1, Mayessè est devenu V2, Nyèrè est devenu Kilombo, Nalia est devenu V4 et V5 est bâti sur le site de Mawa. Les rivières Magiu, Mawa, Nalia, Nantiri, Minlu mi buri, Mbandi, Nabiali, Miangadjio, Nyèrè et Naminkumbi qui serpentent cette contrée coulent désormais de manière anonyme, tout comme la colline Nkuli Nanga qui surplombe la contrée, seuls témoins de l’horreur qui s’abattit ici il y a 132 ans. Assurément, et pour un devoir de mémoire, il est important de savoir que, sans le savoir, la Socapalm a été bâtie sur les cendres d’une tragédie humaine : un chapitre du génocide d’un peuple.